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22 février 2017

L’essence du Silat

La seule certitude du combat réel… c’est l’incertitude. Incertitude du moment, du lieu, du nombre d’adversaires, de leurs réactions, de notre propre réaction face au stress. C’est pourquoi un système de combat qui se veut opérationnel doit être extrêmement flexible et générer spontanément des solutions, y compris (et surtout) dans des situations qui n’auront pas été vues à l’entraînement. Pour répondre à cette nécessité, notre pratique doit s’appuyer sur des concepts d’où découlent les techniques et non l’inverse.

La question est donc la suivante : Qu’est ce qui fait la spécificité du Silat ? Quels sont les principes élémentaires du style qui sont la source de son efficacité ? Quels sont les concepts clés sur lesquels on peut s’appuyer pour décliner ses techniques et enchaînements sans risque de travestir le style, plutôt que de se contenter de reproduire des formes codifiées par d’autres, et inadaptées à la gestion de l’incertitude liée au combat réel ?

J’identifie 7 briques élémentaires qui font la quintessence du Silat. Les 4 premiers concepts sont les principes clés du combat. Les 3 derniers sont des prérequis plus génériques qui vont au delà des formes du combat.

Furtivité : Techniques hors du champ de vision, avec des amplitudes faibles pour surprendre l’adversaire
Rapidité : Enchaînements multiniveaux pour saturer le cerveau de l’adversaire et l’empêcher de se ressaisir quelle que soit la distance de combat
– Fluidité : Fluidité et relâchement des mouvements pour optimiser ses déplacements, absorber les frappes et attaquer dans tous les angles sans s’opposer à la force adverse
– Adhésion : Coller l’adversaire pour contrôler ses mouvements et sa puissance
– Ruse : Utilisation de l’environnement et d’objets usuels transformés en armes le temps de l’agression
– Intuitivité : Techniques applicables en état de stress, quand bien même la maîtrise du stress est à privilégier
– Adaptabilité : Bien qu’ancré sur un socle traditionnel ancestral, le penchak silat est un art martial évolutif qui s’adapte à la personnalité, à la morphologie, et à la condition physique du pratiquant. C’est l’art qui s’adapte au pratiquant et non l’inverse.

S’appuyer sur ces concepts comporte 3 intérêts majeurs:

– Actualiser les techniques en fonction de ce que l’on est (avoir un style qui s’adapte au pratiquant et non l’inverse) et du contexte sociétal (la jungle indonésienne est bien différente du paysage urbain français).
En ce qui me concerne, peu m’importe que mon Silat soit conforme ou non au style officiel, car je ne le pratique pas comme un code à respecter. J’essaie de comprendre et de pratiquer les principes originels du Silat plutôt que de reconstituer des formes (qui ont souvent d’ailleurs été modifiées et édulcorées avec le temps) à la manière d’un historien.

– Retenir quelques principes d’où l’on peut intuitivement découler des enchaînements à l’infini est bien plus pertinent que de retenir des centaines de techniques et enchaînements types qui seront oubliés sous stress.
Je complèterai ce point avec ce qui se passe lorsqu’on apprend une langue : au début on apprend des mots (ce sont les principes de base, les briques élémentaires), puis on s’exerce à traduire (qu’on peut comparer à nos enchaînements types). Mais ensuite, tout l’enjeu est de parvenir à faire ses propres phrases, à développer l’art de la répartie, de manière intuitive, tout en respectant la grammaire.

– Transposer les principes en technique permet de se focaliser sur l’essence et de ne pas perdre le sens.
La codification à l’extrême éloigne du combat car la forme devient le but ultime de la pratique et on en oublie le principe générique qui l’a créé.
Notre époque a pourtant fait beaucoup de progrès sur la compréhension du corps et du psychisme humain (fonctionnement biomécanique et physiologique du corps, réaction en état de stress et maîtrise de celui-ci, etc.). En se focalisant sur l’objectif plus que sur la forme, on peut actualiser la connaissance de nos anciens avec les découvertes scientifiques modernes.

 

Je conclurais ce post en citant Sun Tzu, le grand stratège de l’Art de la guerre : “Cinq sont les notes de musique, mais leurs combinaisons possibles sont tellement nombreuses que personnes n’est capable de les entendre toutes. Cinq sont les couleurs de base, mais leurs combinaisons sont tellement nombreuses que personnes n’est capable de toutes les voir. Cinq sont les saveurs élémentaires, mais leurs combinaisons sont tellement nombreuses que personne n’est capable de toutes les goûter.” Il en est de même en combat et de notre faculté à savoir jouer avec les briques élémentaires du Silat.