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4 mars 2018

Faut-il pratiquer les katas ?

Qu’est ce qu’un kata ?

Les katas sont des enchaînements codifiés qui constituent la base de la transmission des arts martiaux orientaux. kata est le terme japonais, on dira tao en Chine et jurus ou langkah en Indonésie. Dans cet article, par simplicité, j’utiliserai le terme générique de kata.

Un kata n’est pas l’oeuvre d’une personne mais le condensé d’un savoir traditionnel.
A la manière de la construction d’une maison qui nécessite l’expertise de plusieurs corps de métier pour être construite, les experts de plusieurs générations ont fixé dans les katas la somme de leurs connaissances. Les katas formalisent:
– les techniques d’un style et leurs applications,
– des principes conceptuels,
– l’esprit de l’art martial.

Si bien qu’on retrouve dans les katas la marque particulière des différentes écoles de chaque style et qu’ils sont un moyen privilégié de maintien et de transmission d’une tradition.

Pourtant, les pratiquants expérimentés en arts martiaux, s’il sont honnêtes avec eux-mêmes, constatent un décalage impossible à combler entre leur pratique des katas et leur manière de combattre. En compétition sportive, on observe même une supériorité de ceux qui ne font que du combat et rejettent les katas. De là la distinction entre “le champion technique” et “le champion de combat”. Plus on pratique sincèrement, plus on est tenté de se demander pourquoi pratiquer des katas et ce qu’on peut y trouver qui justifie un tel investissement en énergie.

Les katas n’ont pas toujours existé

A l’époque des guerres féodales, les techniques de combat étaient enseignées dans les écoles d’armes. L’enjeu de l’apprentissage était simple : apprendre à tuer pour ne pas être tué. Dans ce contexte, les techniques étaient rustiques et épurées, dictées sur la seule exigence d’efficacité. Il n’y avait pas de kata.

La fin de la période guerrière engendra trois changements majeurs dans l’approche du combat :
les méthodes de combat n’eurent plus à développer de nouvelles techniques pour s’adapter aux évolutions des attaques ennemies,
l’entraînement remplaça le véritable combat,
la pratique martiale cessa progressivement d’être tournée vers l’extérieur et s’intériorisa en devenant un art.

Dans une société désormais pacifiée, les guerriers ont transformé les techniques de combat en un art intériorisé, pratiqué dans un cadre délimité. Dans la culture japonaise, suivre la voie (do), c’est tendre au moyen de la réalisation d’une technique parfaite, à une perfection humaine accessible. La répétition de gestes formalisés et codifiés, associée à un état d’esprit orienté vers la réalisation de la voie en est une clé. En se dotant de formes précises, la pratique martiale s’est progressivement structurée en katas.

Sachant cela, la pratique des katas est elle à exclure d’une pratique visant l’efficacité en combat réel ? C’est un raccourci risqué, car les techniques des katas s’appuient justement sur l’expérience des anciens qui ont combattu vaillamment sur les champs de bataille et en sont revenus vivants. Il s’agit en revanche d’en trouver le sens (d’autant plus que certains katas ont pu être déformés avec le temps, si bien que leur technique ne correspond plus à la situation du combat) et surtout d’élargir l’apport du kata à d’autres dimensions que la seule répétition de gestes techniques codifiés. C’est l’objet de la suite de cet article.

La répétition comme un moyen de dépasser la forme

Un premier point essentiel est que le respect de formes préétablies n’est pas une fin en soi. La finalité du kata n’est pas une répétition pour l’amour du geste.

Quand M. Ueshiba, fondateur de l’aikido disait, “Lorsque je bouge, cela est technique…” il indiquait par là que, s’il faisait un geste à peine différent, ce geste était déjà une autre technique. La forme de corps était pour lui la résultante d’une adaptation à l’adversaire et au contexte qui peuvent varier à l’infinie. Par là-même, il rejetait la pratique martiale sous forme de techniques codifiées (le corpus technique de l’aikido n’a été formalisé qu’après la mort du maître. L’aurait-il souhaité?). Maître Ueshiba nous rappelle au contraire que l’enjeu est d’atteindre un niveau où chaque mouvement a un principe d’efficacité et est donc susceptible de devenir une technique.

Cela ne veut pas dire que la répétition de gestes formalisés est inutile. le pratiquant qui répète des milliers de fois un mouvement, avec une forme correcte, le mènera à un état où le mouvement qu’il réalisera sera efficace quelle que soit sa forme. L’efficacité sera assurée dans toutes les situations, en dehors des formes canoniques. La répétition de la forme aura permis de parvenir à son dépassement pour atteindre un état qui permet une libre expression technique.

Retrouver l’esprit du kata

J’ai commencé les arts martiaux en 1994 par la pratique du Karaté. Mon école n’était pas affiliée à la Fédération française, mais à la Fédération japonaise (JKA). Je me souviens d’un échange avec mon professeur japonais sur l’exécution des katas et la différence de l’approche entre les japonais et les européens. Il notait des points de convergence comme la bonne technique de base, la force sur le moment précis, la fluidité des mouvements, le regard, l’esprit combatif, la faculté à rendre présent l’adversaire, pourtant imaginaire, dans le kata. Toutefois, il constatait que les japonais insistaient avant tout sur la concentration, les changements de rythme et les enchaînements alors que les européens se concentraient sur la puissance, la vitesse, l’expression du visage sans transmettre l’esprit profond du kata. En tant que pratiquant formé dans la pure tradition japonaise, il ne comprenait pas pourquoi les occidentaux mettaient autant l’action sur la recherche constante de la puissance étant donné qu’avec celle-ci on accélère le rythme cardiaque, ce qui n’est bon ni pour le combat (impossibilité de mener un combat dans la durée avec une telle dépense d’énergie), ni pour la santé. Pour lui, de nombreux pratiquants pourtant chevronnés s’étaient détournés, sans même s’en rendre compte, de l’esprit du kata.

Unifier corps, esprit et technique

Ceux qui font de la préparation mentale comme la sophrologie ou l’hypnothérapie savent que la frontière est poreuse entre pensée et expression corporelle et qu’il n’existe pas de lien de subordination de l’une à l’autre.

L’état de flow, dans lequel l’individu se sent complètement absorbé par ce qu’il fait, se situe également au moment où le corps et l’esprit se fondent, comme le démontre le chercheur en psychologie Mihály Csíkszentmihályi qui a élaboré ce concept.

De là l’intérêt de faire du kata un pilier de la relation corps-esprit pour développer des facultés hors du commun.

J’ai déjà expliqué dans un précédent article (cf. article “De l’intérêt des techniques “reptiliennes” et “animales””) comment certaines gestuelles peuvent non seulement renforcer les capacité physiques et développer des formes de corps, mais également réveiller et activer des régions endormies du cerveau et contribuer à développer ses facultés psychiques.

Les arts martiaux et les arts de guerre ont toujours été précurseurs dans ce domaine. Les danses tantriques que l’on retrouve en Afrique avant d’aller à la chasse aux lions, ou en Nouvelle-Zélande (le fameux haka popularisé par les All Blacks, mais originaire des danses guerrières maories) préparent à affronter un ennemi en se conditionnant tant physiquement que psychiquement. Ces cultures ont compris qu’un esprit lucide et civilisé n’était pas capable d’affronter un ennemi déterminé et fort et que les rituels de danses guerrières permettaient d’atteindre cet état second qui permet d’aller au combat. Les civilisations qui n’ont pas développé ces pratiques guerrières ont toutes trouvé des modes compensatoires. C’est ainsi que les soldats des tranchées durant la guerre de 14-18 étaient réputés pour boire beaucoup d’alcool. Cela leur permettait d’avoir le courage d’aller sous le feu de l’ennemi, malgré les effets néfastes collatéraux associés.

Conclusion

La question n’est donc pas de savoir s’il faut pratiquer ou non les katas, mais comment.

Les katas sont un condensé de savoirs qui, au-delà du respect de formes canoniques, doivent être décryptés pour être exploités. S’ils permettent d’améliorer de façon importante la condition physique et le développement de formes corporelles, les katas révèlent également leur intérêt dans le travail orienté sur le dépassement de la forme et l’unification corps – esprit – technique, clés du développement du potentiel intérieur qui sommeille en nous.